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La Seconde Guerre mondiale vue par un lycéen qui apprenait le français (et qui l’enseigne aujourd’hui)

Written By: Jonathan Haddad on October 20, 2011 3 Comments

J’ai grandi dans une famille juive. J’ai passé mes trois dernières années de lycée dans une banlieue de Chicago à majorité juive. Il n’y avait pas moyen, donc, d’ignorer le Shoah. On en parlait. À la télé, on passait un téléfilm avec le Capitaine Spock en vedette et qui s’appelait “Never Forget.” Et, ben, on était conscient qu’il ne fallait pas oublier, quoi. C’était pareil dans le cours de français.

Ma première année de lycée, passée à Atlanta, j’étais plutôt Révolution française. C’était en part grâce à Danton et Robespierre, et à la dynamique de la Terreur, passionante pour un jeune ado, que je continuais à vouloir apprendre le français. Or, arrivée à Chicago, on ne s’occupait plus de la Révolution en cours de français. Il y avait d’autres lectures et des films. Surtout, je me souviens bien, on a lu les mémoires de Joseph Joffo, Un sac de billes, où il décrit sa fuite avec son frère vers la zone libre, à l’abri des Nazis et la menace des camps. C’était un texte très accessible: la voix narrative d’un enfant, de nouveaux mots de vocabulaire dont celui qui me revient le plus est la sémoule (c’était peut-être parce que je ne savais pas, non plus, ce que c’est “semolina”). Pour moi, c’était nouveau le Maréchal Pétain, la Collaboration, la République de Vichy. J’en étais fasciné, mais en même temps en colère contre ce pays qui n’avait pas assez resisté.

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Quand j’y réfléchis aujourd’hui, pourtant,je me sens obnubilé par mon expérience au lycée. Il me semble que tout film ou livre qu’on enseigne pour parler de l’histoire française ressemble à Au Revoir les Enfants ou Un sac de billes. Maintenant que j’enseigne, je réchigne à parler de la Seconde Guerre mondiale en cours, parce que j’ai toujours le sentiment qu’il n’y avait que ça lors de mon apprentissage. En plus, je trouve que la manière de faire raconter la France par des faux naïfs exploite l’histoire de la souffrance des juifs et des autres victimes de l’Holocauste pour en tirer une moralité consensuelle. (Après tout, il y a toujours un juste pour cacher les rescapés et toujours un enfant-sage qui peut pointer du doigt le mal que les adultes ne reconnaissent pas…)

C’est comme si, d’un côté, pour un élève américain, l’accès à l’histoire de la France ne peut qu’obéir à la téléologie de la triomphe américain dans la Seconde Guerre mondiale, ce qui conditionnait — avant la Guerre en Irak et l’ingratitude du refus d’intervention français — les relations entre les deux pays. D’un autre côté, la Seconde Guerre mondiale représente une histoire partagée que les élèves qui apprennent le français reconnaîtraient facilement. Enfin — et cela j’y croyais sincèrement — tout le monde savait déjà ce qui s’est passé. Personne n’aurait pu l’oublier.

Sur ce dernier point, je ne savais pas dans quelle mesure j’avais tort. Quand, récemment, j’avais à enseigner à ma classe deux œuvres qui dressaient des allégories de la Collaboration et la Résistance : une pièce écrite dans les années 50, et un film contemporain qui représente des scènes de la vie d’une école pendant les années 50 — la période qui m’ennuie le plus. Quand j’ai essayé d’établier les parallèles en classe, je ne m’attendais pas à devoir en faire une leçon d’histoire. Après tout, tout le monde savait ce qui se passait en France lors de la Seconde Guerre mondiale!  Personne n’a pu oublier!

Or, quand, afin d’expliquer les actions des personnages, j’ai posé la question à la classe, aucun de mes étudiants n’a pu répondre. L’Occupation : oubliée; Vichy : oubliée; La Collaboration : oubliée; La Résistance : Oubliée. Au moins dans un cours de français ici aux États-Unis, et même si mes étudiants venaient de partout dans le monde. Enfin, pour la première fois, je me suis rendu compte que la mémoire qui m’avait été inculquée n’était pas universelle. Elle était le produit d’un petit monde de banlieusard juif à seulement une ou deux générations de récul par rapport au Shoah. Donc, en dépit de mes résistances à en parler et à répéter les lieux communs de l’enseignement de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale — les faits qui me semblaient évidents et rendus fades et creux par leur exploitation à des fins artistiques — je me suis résigné au devoir de mémoire.

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3 Responses to “La Seconde Guerre mondiale vue par un lycéen qui apprenait le français (et qui l’enseigne aujourd’hui)”

  1. CK on: 20 October 2011 at 11:05 pm

    Hi Jonathan:
    j’ai bien aime ton temoignage, mais moi evidemment, je vois les choses un peu differemment. J’ai bien aime ta remarque: “pour un élève américain, l’accès à l’histoire de la France ne peut qu’obéir à la téléologie du triomphe américain dans la Seconde Guerre mondiale, ce qui conditionnait — avant la Guerre en Irak et l’ingratitude du refus d’intervention français — les relations entre les deux pays. D’un autre côté, la Seconde Guerre mondiale représente une histoire partagée que les élèves qui apprennent le français reconnaîtraient facilement.”

    A mon sens, l’histoire de la 2de guerre mondiale n’est absolument pas partagee entre Americains et Francais, meme si les Americains avaient les faits encore en memoire! En effet, la difficulte c’est de faire comprendre cette guerre a des etudiants americains autrement que par des lunettes americaines, elles-memes uniquement ajustees a une perspective juive sur les evenements !

    Moi qui ai grandi sous Vichy et pretais serment tous les matins a l’ecole a notre “Marechal, nous voila!” j’ai vecu une guerre tout autre que celle racontee aux Etats Unis par les media et les livres d’histoire qui, en effet, ne voient la guerre qu’au travers de la victoire americaine de 1945 et qu’au travers de la persecution des juifs, des deportations et des camps de concentration. Ce qui m’a marquee le plus apres la guerre c’est moins “Au revoir les enfants” que “Le chagrin et la pitie” d’Ophuls ou “L’oeil de Vichy” de Chabrol.Ce sont ces deux films qui m’on fait pleurer le plus – pleurer sur mon pays et sur les trois guerres que les Allemands nous ont valu en 1870, 1914 et 1940. Pleurer sur la frilosite et la pusillanimite de mes compatriotes, leurs querelles mesquines, leur attachement 18e siecle a la grammaire tandis que leur maison brulait! Pleurer surtout parce que ma famille francaise etait ferue de musique allemande, de peinture allemande, de langue et de litterature allemande, et qu’a la fois on admirait et detestait les Allemands. Pour moi, la guerre c’est la memoire de batailles titanesques entre communisme, fascisme et capitalisme. Les debats interminables a table, le soir, sur la distinction entre patriotisme et nationalisme, et si le Colonel de la Roque, dont nous avons achete la maison a Versailles apres la guerre, etait un criminel ou, comme disait mon pere, un “bon patriote”. Les discussions angoissees a savoir si le marxisme etait compatible avec le christianisme et si l’on pouvait a la fois etre bon chretien et croire a l’internationale des travailleurs. J’etais guide de France apres la guerre et on n’en finissait pas de discuter sur tout ca. Les etudiants americains auraient beaucoup a apprendre de la memoire des Francais qui ont vecu cette guerre sous une occupation intolerable, dans des conditions d’humiliation permanente et dans une terreur que je ressens encore dans mon corps tout entier rien que d’y penser. Je sais qu’il y avait beaucoup de collaborateurs, et je les connaissais de nom dans mon quartier, y compris notre concierge, Madame Paulette. Mais je sais aussi ce que cela voulait dire que d’etre dans la Resistance: la torture, la terreur, les denonciations, la Gestapo, tout ce qui est si bien depeint dans le film inoubliable “Lacombe, Lucien”. Ma mere a voulu bien s’assurer en 1944 que nous lisions, enfants, tous les temoignages sur Bernadette, Jean Moulin et autres qui sortaient a ce moment-la et j’en tremble encore aujourd’hui. Je t’assure que d’epouser un Allemand dans les annees 50 a creve le coeur de ma grand’mere francaise.

    Mais tout ca n’a rien a voir avec l’Holocauste, bien que tout cela se soit passe pendant que l’Holocauste faisait ses ravages. Mais l’Holocauste a tellement oblitere tout le reste pour nos etudiants americains que toutes les grandes questions que nous nous posions pendant la guerre ont totalement disparu ou ont ete totalement oubliees – sauf qu’elles reapparaissent maintenant que le fascisme et le communisme ont disparu et que nous n’avons plus a faire qu’au … capitalisme.

  2. Jonathan Haddad on: 21 October 2011 at 9:21 pm

    Merci de votre réponse, Claire. C’est un temoignage très émouvant et qui illustre bien les complexités historiques que les cours de langue laissent trop souvent passer sous silence. Vous avez surtout mis le doigt sur ce qui me rend si mal à l’aise devant la tâche de présenter cette histoire dans mes cours, car je vois que j’ai fait moi-même l’amalgame entre l’Holocauste et la Seconde Guerre mondiale dans ce que j’avais écrit… tout en voulant évoquer l’oubli de l’Occupation. Vous avez raison de dire que la mémoire de celle-ci est “oblitérée” par la mémoire du Shoah. C’est peut-être bien la faute d’une logique pédagogique communicative qui veut rendre l’étranger abordable au lieu d’en montrer ce qui pourrait rester inaccessible aux étudiants et les perspectives qui les écartent de leurs répères nationaux.

    Enfin, cela me rapelle une expérience de Junior Year Abroad en France, pendant lequel presque tous mes camardes lisaient la série de La Bicyclette bleue de Régien Desforges. Quelle ironie que l’auteur a calqué son récit sur l’intrigue d’Autant en emporte le vent !

    CK Reply:

    je ne pense pas que la faute en soit a l’approche communicative dans l’enseignement des langues. Il s’agit plutot d’une accaparation quasi totale de l’histoire de cette guerre par des medias americains qui sont, eux, sous l’emprise totale de certains segments de la population americaine, a savoir les fondamentalistes chretiens et certains secteurs de la population juive. J’ai assiste hier a une presentation d’un Haas scholar dont le projet etait le monument aux evenements de 1933 lorsque les Nazis ont brule les livres a Berlin. Non seulement ces livres n’etaient pas tous d’auteurs juifs (il y avait aussi beaucoup de communistes, d’artistes, d’ecrivains dont les ecrits etaient trop radicaus pour les Nazis), mais cet evenement avait deja ete commemore en Allemagne de l’Est par une statue tres connue du sculpteur communiste Ernst Barlach representant un ange debout sur une bete monstrueuse (le fascisme)et tenant dans ses mains un glaive vengeur. Apres la reunification, non seulement on n’a PAS demande a un artiste de l”Allemagne democratique de l’Est de construire ce monument, mais on a demande a un artiste juif de Tel Aviv (!)qui a tout de suite fait le parallele entre bruler des livres et bruler des etres humains. Ce monument, qui aurait pu aussi bien celebrer la memoire des resistants communistes et autre anti-fascistes, est donc devenu une fois de plus un monument a la Shoah.
    Claire

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